La table ronde de la nuit blanche cinéma et migration, organisée le 27 juin dernier à la BNRM, a accueilli plusieurs intervenants de renom. Aminata Traoré, venue de Bamako, a choisi de faire une lecture des raisons même derrière les problèmes de la migration. Sur les politiques économiques africaines, la démocratie, la responsabilité de l’Europe, Aminata nous fait part de son analyse.  Aminata Traoré   Depuis quatre ans, la Nuit blanche du cinéma et des droits de l’Homme organisée par l’ARMCDH ne s’arrête pas qu’au cinéma. C’est dans ce cadre que suite à la soirée de projections de film le 26 juin dernier, Aminata Traoré a pris part à une table ronde autour de la thématique de cette quatrième édition : la migration. L’intervenante a commencé par rappeler les liens entre les différentes éditions de la nuit blanche organisée par l’ARMCDH depuis 2011, du printemps arabe à la migration passant par les droits des femmes et la justice, ‘tout est lié’. ‘C’est un sujet d’autant plus douloureux que nous avons le sentiment qu’il n y aura jamais un terme au tri et à l’humiliation’, a-t-elle ajouté en abordant le thème de la nuit blanche de cette année. ‘Lorsque dans le traitement de ce drame, on constate que l’Europe sous tension aujourd’hui veut distinguer les bons des mauvais. Les bons c’est à dire les réfugiés sur qui la loi de l’asile s’applique et les autres, soit disant, les migrants économiques n’ont pas vocation à rester en Europe qui sont majoritairement subsahariens. C’est douloureux, parce que, moi je ne me suis jamais fait d’illusion sur la mondialisation heureuse’, renchérit-elle. Pourquoi des dizaines de milliers d’exclus de la mondialisation arrivent aux frontières de l’Europe ? Aminata rejette la responsabilité de cette situation alarmante de flux migratoires aux portes de l’Europe sur les politiques des anciennes forces coloniales relatives à l’économie, au développement et au partenariat. Elle estime que c’est cet ensemble qui a noyé l’Afrique dans la dette sans suivre par un développement. ‘Il se passe quelque chose de très fort, quand ces dizaines de milliers d’exclus de la mondialisation arrivent aux frontières de l’Europe’. La militante altermondialiste propose une explication à la situation qu’elle a décrite : ‘Non seulement on a été asphyxiés par un système d’endettement qui n’a pas développé nos pays, mais on nous a imposé de mettre en place des infrastructures qui drainaient vers l’extérieur : le café et le cacao… On ne décide pas du prix de notre produit, mais on s’endette pour mettre en place les infrastructures dont le système a besoin’. Aminata Traoré estime de ce fait que la migration de masse dans des conditions inhumaines ne résulte pas que de l’idéalisme chez les migrants de trouver un nouveau monde meilleur. Ils sont aussi contraints de fuit un chaos permanent. Elle s’explique : ‘Les migrants ne partent pas de gaité de cœur, moi je les appelle des blessés de guerre. Des blessés de guerre parce qu’il y a la violence militaire qui constitue aujourd’hui la dernière étape de la mondialisation : ce qu’on n’a pas réussi à arracher par la ruse de la diplomatie, on va l’obtenir par la guerre’. « La transition démocratique n’est pas suffisante, le plus important c’est quel modèle de développement permettra aux Africains de vivre dignement chez eux. » Aminata Traoré n’a pas manqué de rappeler la situation du Mali qui est un pays d’envoi des migrants : « vingt ans avant le Printemps arabe, il y a eu un soulèvement populaire au Mali contre le régime de Moussa Traoré qui a été plus de 20 ans au pouvoir. On nous a dit lors de la conférence de la Baule que le salut du Mali était dans l’alternance et qu’il fallait que le dictateur parte. On est sortis dans les rues, 300 personnes sont tombées. Les gens ont été fiers d’avoir dégagé Taroté. Mais on s’est rendu compte en constatant ce qui s’est passé dans d’autres pays que l’alternance politique n’a rien à voir avec l’alternative économique ». On pense toujours que c’est Paul ou Pierre qui est au pouvoir qui a promis le bonheur qui est fautif donc il faut le dégager. Le nouveau qui arrive après ne change rien, au contraire, il est amené à approfondir les politiques néolibérales », ajoute la militante. 11657504_741030229341346_2000946901_n Dans une telle situation, la question de savoir où se trouve l’alternative devient récurrente. Elle s’impose. « A quoi cela est dû ? », se demande Aminata Traoré. Elle explique que « cela se vérifie après le Printemps arabe…. Lorsque que je compare mon pays avec les autres pays qui ont vécu le printemps arabe. Les similitudes entres mon pays et la Tunisie sont flagrantes. Bouazizi qui est mort est un symbole, il n’est pas mort pour une histoire d’élection seulement. Il est mort parce que comme marchand ambulant, il n’en pouvait plus des humiliations. Exactement comme des millions de subsahariens aujourd’hui qui partent ». « On n’a jamais répondu à la question de Bouazizi qui est d’abord la question du chômage et de la paupérisation de pans entiers de la société », dénonce encore Aminata Traoré. Aujourd’hui la question la plus importante pour Mme Traoré est le modèle économique capable de garantir aux Africains de vivre dignement dans leurs pays. Le jour où la réponse à cette question sera sue, il y aura moins de départs. Mais l’Europe, selon Aminata Traoré, se refuse de toucher à cette question. Si le continent s’aventure à aborder ce sujet, sa puissance économique qui est dans le déni et pas dans le débat va mettre un terme au mythe de l’Afrique Émergente. La responsabilité des élites et l’accountabilty des dirigeants mondiaux Répondant à une question du public sur la responsabilité des élites dans la lutte et la dénonciation de ce système, au niveau de la gestion des affaires publiques internes ou du système mondiale, Mme Traoré répond que rejeter la responsabilité sur l’élite traduit un déni de la capacité de nuisance d’un système économique qu’on appelle le capitalisme mondialisé. Celui « qui est prêt à marcher sur les corps de tout le monde et c’est ce qu’il est entrain de faire, précise la militante. Moi je suis une élite qui a osé s’attaquer à cela et on m’a retiré mon Visa. Je ne peux plus jouer la chienne de garde de l’occident dans mon pays. Si on ne demande pas de comptes à Bush, qui a détruit l’Iraq ? Si on ne demande pas de comptes à Nicolas Sarkozy qui a Pygmalion, qui a détruit la Lybie ? Moi je ne peux plus dire c’est nous les fautifs. » « Il n’y a pas de hasard du fait qu’il y a ces flux migratoires, qu’on ait Da’ech, qu’on ait Boko Haram, explique la militante malienne. Ce sont des résultats de bouleversements profonds qui sont en cours depuis plus de 50 ans. S’il y a des pays qui s’en sortent, il faut se poser la question du pourquoi et du comment. Mon pays n’a pas démérité, mais on est un maillon d’une chaîne. C’est parce qu’on est considéré comme les Africains et les Arabes congénitalement paresseux, donc si on n’est pas compétitif c’est de notre faute’, dénonce-t-elle. « Ce que je redoute aujourd’hui, c’est la militarisation de la chasse au migrants aujourd’hui et qui va entraîner la radicalisation, il ne faut pas qu’on se tromper de réponse parce que ceux qui ne peuvent plus partir du tout vont aller vers les mosquées, et dieu seul sait qu’aujourd’hui [les extrémistes] recrutent. Là où l’Etat ne recrute pas, eux ils recrutent. Moi je dis que s’il y a criminalité, c’est le système qui est criminel », conclut Aminata Traoré. Transformer la douleur en opportunité de changement véritable Malgré le tableau noir dressé sur la situation de l’Afrique et des politiques européennes, Aminata Traoré a terminé son intervention sur une note d’espoir. Elle considère chaque migrant refoulé ou expulsé comme un combattant. Pour elle, la question qui se pose aujourd’hui en Afrique est celle de faire bon usage de cette volonté de résister. Comment transformer les douleurs des mères qui perdent leurs enfants dans les vagues de méditerranée en opportunité de changement véritable ? Pour ce faire, elle ne manque pas de rappeler le rôle des femmes africaines dans la gestion des affaires publiques. « L’Afrique regorge d’opportunités de changements de paradigmes », ajoute-t-elle en évoquant les approches émergentes d’économies collaboratives, issues de la tradition africaine. Aminata Traoré ajoute également la question importante de l’alliance entre les peuples, en évoquant les investissements marocains en Afrique. « Il faut changer de paradigme et il ne faut pas que les entreprises marocaines soient seulement des chevaux de Troie pour les entreprises occidentales, sinon le Maroc va continuer à recevoir l’immigration. » Voir la vidéo

Laisser un commentaire .