« Atlal n’est pas un lieu de mémoire mais raconte
les mémoires d’un lieu »

-Djamel Kerkar.
Atlal, c’est le premier long métrage du jeune algérien Djamel Kerkar.

Et ce premier essai est un coup de maître.

Dès « l’ouverture » le sens de tout ce qu’est devenu le pays maintenant, est planté: des ruines, des tas de décombres en béton, fers rouillés, objets disparates hantés seulement par les vents et les pluies…Et ça dure..dure…Sans 1 mot.
Seul un objet, sur ce lieu dévasté où même les choses semblent avoir été torturées, est resté debout, impeccablement droit: c’est la botte noire d’un militaire. Pas la paire.

 

C’est seulement après ça que « ATLAL » est annoncé, et tout de suite c’est la langue qui parle. La darija algérienne dite à la Céline du voyage au bout de la nuit. Cette darija là qui n’est pas l’arabe, qui n’est certainement pas une « lahja »(dialecte-patois) de l’arabe classique, ainsi baptisé par ceux qui méprisent la langue de leur mère. Avec cette darija là qui règne superbement dans ce film, personne ne jase. Personne ne discourt. Non. On parle. Et on se tait aussi. Longuement, tragiquement quand ça devient innommable même en darija.

 

C’est cette scène aux longs silences de cet agriculteur qui raconte , se raconte. Il a fui ses terres, abandonné son prospère verger de milliers d’arbres fruitiers. Il parle et surtout se tait. Il dit le chiffre exact de ses arbres. Il parle de leurs fruits. C’est sa vie, tout bêtement. Et là devant nous il empile ses arbres un à un, tous retrouvés morts abandonnés 10 ans aux affres du temps. Sans ses soins quotidiens qui ont organisé sa vie et façonné sa joie de vivre, le verger est mort. Et il a dû l’abandonner ..Question de vie ou de mort. Et maintenant, là, devant nous, il les brûle ses arbres. Il les regarde s’embraser. Il pleure pas. Ne prie pas. Ne hurle pas. Il fixe les flammes dont il est l’auteur, en train de brûler tout ce qu’il a  construit. Qui a fait sa vie. Et pas un mot. C’est nous qui ne pouvons pas nous empêcher de pleurer..C’est que des guerres civiles ou pas, ont de tout temps massacré  des villes et des êtres de tout âge, de tout genre et de toute couleur pour dominer, pour coloniser, pour gouverner et soumettre et pour accaparer les sols et sous sols d’autrui. C’est vrai. Mais les arbres et qui nous offrent leurs fruits, pourquoi? Et le silence dure…dure avec le bruit des arbres qui crépitent sous le feu. et ce regard long… long qui n’en perd pas une.  Filmé à la perfection.

Mais il y a aussi tous ces 20 printemps, membres d’une génération gâchée parce qu’elle a eu la mauvaise idée de naitre pendant cette période  dite « noire ». Plutôt rouge-sang. Ils n’ont jamais entendu ces douces berceuses chantées en darija et/ou amazigh .Comme le dit l’un d’eux, c’est plutôt le crépitement des tirs qui les a bercés. Car dans cette œuvre de Djamel Kerkar, il y a évidement « LES » jeunes. Mais pas ceux des classes aisées. Les autres, tous des 3ayqine. Car, oui, elle est 3ay9a cette génération des classes pauvres non francophone de ce pays comme des pays voisins. C’est elle qui parle, chante, rap en darija (pas en en français même si c’est un tribut de guerre »). Et de quoi? De la critique nécessaire et radicale du monde tel qu’il est. Sans considération d’aucune sorte de ses résultats. (Tiens, c’est pas du Marx ça, je sais plus)Parce que tout simplement ils ne sont pas des politiques qui savent les stratégies et les tactiques. Alors leur dénonciation des systèmes établis et de leurs auteurs est leur seule activité. Et  ça fuse de partout. En poésie rimée du « jazal » avec des formules, des métaphores qui ciblent juste. Souvent compliqués à rendre même en arabe classique.

C’est bien ce « Jil » que Dominique Caubet a pu nommer »jil l’klam »( « génération de la parole »)
En fait, cette vague culturelle de contestation que filme Atlal est devenue générale à l’est comme à l’ouest du sud de la Grande Bleue. Et au fond de laquelle vont pourtant aller « dormir » plusieurs d’entre eux, selon le mot de Nedjib Sidi Moussa.

Et tout ça toujours, en darija. Qu’elle soit  moyen-orientale ou maghrébine. Avec surproduction de la dénonciation de tout ce qui fait leur vie quotidienne grâce aux YouTube. Dénonciations des régimes corrompus, des rapports homme/femme régnants et malheureux dans trop de milieux. Dénonciations du contenu parfois nauséabond des livres scolaires d’éducation religieuse, ou d’histoire qui institue l’idéologie prônée. établie. Etc…etc..C’est ça la parole subversive de ceux qu’on pourrait appeler les « darijiens », depuis surtout l »hiver tunisien 2011( pas le « printemps »!!). Car ce sont bien les révolutionnaires tunisiens qui ont les premiers, inauguré les slogans révolutionnaires en darija. Et réussi à « dégager » leur bled de la gangrène qui les a gouvernés.Même si la récupération qui ne dort jamais, s’active à ramener les anciens commis de Ben Ali. Rebelote? Rien n’est fini..

Djamel Kerkar sait bien tout ça  comme le savent bien ces 3ay9ine du film qu’il nous fait connaitre. Qu’il aime et nous fait aimer. Et leur rap  ne dénonce pas seulement.Il saigne en darijaalgérienne.Que l’on comprend facilement dans le Maghreb plus que la darija moyen-orientale qui pourtant est largement « pigé »surtout par les analphabètes qui suivent passionnément les moussalates orientales qui ont inondé les T.V maghrébines dès le début de la TV
A la fin de ce film, le public de cette salle du Quartier Latin a applaudi, ce soir du 9 mars

Qu’a-t-il applaudi? La beauté et l’intelligence sans posture de ce » jil l’3ay9ine »ce jil l’klam?
Cependant, on se doit de dire que dans ce film, une chose nous interpelle: il n’y a pas de femme dans ATLAL. Pas une, mais qu’est ce qu’ils parlent d’elles tous ces gars! On peut faire la même remarque à « fi rassi rond point » où la aussi les femmes sont totalement absentes mais où on ne parle que d’amour.
Avec ATLAL on parle d’elles et de leur différence: de cette femme pragmatique qui n’accepte la noce que si voitures et fric sont là. Mais aussi et plus longuement avec tendresse surtout, de l’amoureuse. La » folle d’amour « généreuse et inventive comme on parle du « fou de Laila »de la littérature arabe.

Mais c’est justement là le clin d’œil génial de Djamel Kerkar, à mon avis (« Remzamaschidebza »). Il a inversé les rôles. Ce n’est pas le gars amoureux fou qui est le héros de l’amour , c’est une jeune fille, qui aime follement. Pour rien. Pas de celles traditionnelles qui attendent le Prince Godot. Elle, elle est de celles n’attendent plus, qui inventent les gestes d’amour .Serait-ce celles du « jil l’klam », du » jil l’3ayqine »?
Du coup cette absence-présence des femmes dans ce film devient quasi subversive: Car leur absence à l’écran rend compte du honteux statut personnel qui marginalise et enferme les femmes dans la minorité’, à la maison. Leur présence seulement narrée révèle le vécu réel de femmes qui mènent leur vie selon leur désir et non selon la » tradition-chari3a « . Et surtout sans attendre le changement du statut personnel qui tarde à venir. Elles, elles passent à l’acte.

Djamel Kerkar aurait peut-être souligné par cette absence quoique bruyante, la situation dramatique que vivent actuellement les femmes de ces bleds et qui sonne servitude volontaire?Je ne sais.

Ce qui en revanche est sûr, c’est la présence de Djamel Kerkar dans ATLAL AVEC tous ces « 3ay9ine ». C’est à partir de leur place-classe sociale qu’il filme et de nulle place ailleurs. Du coup il n’est jamais à la place du voyeur qui observe du dehors ou en parle « ethno-psycho-socio-politiquement »  comme font tous ces « experts » qui sévissent dans les médias. Non, ce film -documentaire tricoté ainsi, réveille mille questions et souvenirs de massacres ailleurs, au Maroc, en Tunisie mais en fait chez tous les voisins d’ouest en est. Et peut-être même plus loin encore…

Car ces 3ayqines algériens qu’il nous fait aimer sont maintenant partout ailleurs. Et débordent les frontières plaquées sur des peuples contre leur gré par les différents colonisateurs en compétition puis despotiquement maintenues. Djamel Kerkar parle certes de l’Algérie et des algériens, mais ce sont les mêmes qu’on retrouve dans tout le sud méditerranéen et qui dénoncent la même mal-vie, les mêmes tares sociales quelque soit la nationalité de leur carte d’identité.
Autre ressemblance principielle, tous ne votent pas et se moquent des élections. En musique, en rap et en jazal mais toujours en darija. 3aqou!
Ils ne veulent plus tourner la page. Ils veulent « changer de livre »selon un bon mot d’une fillette de 10 ans
.

Est-ce cela qui a été applaudi ce soir du 9 mars là??

 

Enfin, la dernière image du film. C’est un graffiti pro une équipe algérienne de foot. Et ce graffitis là, dans ce film là, m’a rappelé ces chants émouvants scandés toujours en darija, dans les stades algériens et largement « YouTubés » que n’importe qui peut visionner .Les rajaouis de Casablanca  font de même maintenant. C’est dans les stades que des milliers de voix chantent : contre les régimes et leurs hommes à tout faire, contre leurs politiques éducatives et sociales faite pour assujettir et abêtir « taklikh », contre leur « rachwa » systémique et leurs commissions et sur commissions pour réformer mais en fait pour noyer les problème.etc…

Il semble bien que c’est cette lucidité de la chose publique que scandent les travailleurs de la cité ouvrière de Jerada et répété à l’envi , et qui concerne tous ces peuples en enjambant les frontières.
« Bye…Bye zmèneetta3a! »( Bye…Bye l’époque de la soumission)

 

Merci Djamel Kerkar! D’avoir historisé la géographie,

Merci enfin d’être parti du particulier et inspirer de l’universel. Pas en idéologue mais à partir du  vécu  de la décennie tragique algérienne.
C’est peut-être ça finalement que le public parisien a applaudi lui qui est fondamentalement cosmopolite.

Merci donc d’être parti du particulier pour inspirer  l’universel.
N »est ce pas ça le sceau d’une  grande création?

Hakima Berrada,
Paris, mars 2018.

 

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